|
||
| INTRODUCTION Chercher Dieu en se laissant guider par l’Évangile, voilà ce que St Benoît propose à qui veut se mettre à son école. Benoît de Nursie est un moine d'Italie du VIe siècle ; il est né dans un monde très perturbé, peu de temps sans doute après la chute du dernier empereur romain d’Occident ; Rome a déjà été livrée deux fois au pillage des barbares, et à l’époque de la mort de Benoît, il ne reste de la Ville antique guère plus que des ruines. Benoît n'est connu que par les Dialogues de St Grégoire le Grand et par sa propre Règle monastique. Il occupe une place singulière dans l'histoire du monachisme chrétien ; il a été appelé père des moines d'Occident, mais il se situe davantage à un carrefour qu'à l'origine du mouvement monastique. Il connaît les moines d'Égypte, par les écrits de Cassien, les moines d'Orient, en particulier St Basile ; en Occident il a été précédé, qu'il nous suffise de mentionner St Martin ! et St Augustin, qui a écrit une Règle encore en usage aujourd'hui. Il faudrait ajouter que le monachisme bénédictin (dont Benoît n’a jamais soupçonné qu’il fût le fondateur) a connu de nombreuses réformes et plusieurs familles religieuses en sont issues. Le monachisme est un phénomène culturel quasi universel : on connaît les soufis musulmans, les sannyâsin - ou renonçants - hindous ; la "Voie du milieu" du bouddhisme est un idéal monastique ; le monachisme chrétien est organisé depuis au moins le 3e siècle. Les constantes de toute spiritualité monastique sont : la séparation du monde, l'ascèse, l'aspiration mystique. La rencontre entre ces valeurs monastiques communes et l’Évangile est le creuset de la spiritualité bénédictine qui n’est pas prédéfinie, mais se dégage peu à peu, dans la manière monastique de vivre l’Évangile, telle que Benoît l’a vécue et la propose dans sa Règle ; véritable art de vivre qui façonne chaque communauté bénédictine, se reconnaît dans une tradition multiséculaire, et inspire de nombreux chrétiens non-moines. Benoît rédige sa Règle pour des débutants dans la vie spirituelle. « Cette toute petite Règle », dit-il, « il faut l’observer pour faire preuve d’un commencement de vie monastique ». Benoît, fort de son expérience de chercheur de Dieu et de guide spirituel, veut « fonder une école du service du Seigneur », un monastère est une école pratique de vie chrétienne. Alors qu’il vivait en un temps difficile, dans une société troublée qui manquait de points de repères, Benoît a élaboré une « proposition de recherche de Dieu » réaliste, ferme et équilibrée. Cette proposition ne pourrait-elle pas être offerte largement aujourd'hui ? Et tout particulièrement, dans une Église locale où se trouve un monastère bénédictin... Pour ouvrir avec vous ce chemin spirituel, j’ai structuré cet exposé selon un cadre d’initiation chrétienne, où chacun peut s’y reconnaître, et que saint Benoît ne renierait pas. I. PROPOSER UNE SPIRITUALITÉ BAPTISMALE Le baptême a inspiré la pédagogie de Benoît ; par bien des traits le Prologue de sa Règle s’apparente à une catéchèse baptismale, d’où l’importance du thème de la conversion et son optique évangélique, avant d’être ascétique. 1- La conversion est un retour à Dieu Dès ses premiers mots, la Règle se présente comme un écrit de sagesse : « Écoute, mon fils, l’instruction de ton père. », lit-on au livre des Proverbes (Pr 1,8), Benoît reprend ce texte scripturaire, et développe ainsi sa pensée : PROLOGUE DE LA REGLE : Écoute, mon fils, les instructions du maître et prête l'oreille de ton coeur ; reçois volontiers l'enseignement du père qui t'aime et par tes actes accomplis-le, afin de revenir par le labeur de l'obéissance à Celui dont t'avait éloigné la paresse de la désobéissance. Dans cette brève introduction, se dessine toute l’aventure spirituelle : une structure dialogale s’instaure, elle s’adresse au cœur : Prête l’oreille de ton cœur, laisse-toi atteindre au plus profond de toi-même, là où tu es libre de toute contrainte extérieure. Cependant, il ne suffit pas d’entendre, ni même d’entendre volontiers : accomplis par tes actes la parole entendue ; c’est par l’accomplissement que se concrétise l’Alliance, dès le livre de l’Exode « Tout ce que Dieu a dit nous le mettrons en pratique » (Ex 24,7). Pour le pécheur, entrer dans l’Alliance requiert une conversion. Avec l’idée du labeur de l’obéissance, Benoît suggère une durée : la conversion devient alors un style de vie, un retour à Dieu, fondé sur l’écoute de la Parole divine, l’obéissance de la foi et la quête de Dieu. a) Écoute ! Écoute comme un enfant, avec tes yeux et tes oreilles... PROLOGUE DE LA REGLE : Ouvrons les yeux à la lumière qui divinise. Écoutons d'une oreille attentive la voix puissante de Dieu qui nous presse Une écoute qui engage toute la personne. Une écoute de Dieu dans la fréquentation assidue des Écritures, Benoît les cite très souvent, comme faisaient tous les Pères de l'Église. Il invite à aimer entendre les Écritures ; le carême est un temps privilégié pour se former à la lectio divina, usage toujours très vivant dans le monde monastique : lecture biblique quotidienne qui rend les Écritures si familières, lecture aussi d'ouvrages, anciens ou modernes, qui aident à l’interprétation juste de la Parole de Dieu, à la lecture croyante en Église. L’écoute conduit à l’obéissance de la foi. b) L’obéissance de la foi Écouter, le mot français (ou latin) peut avoir deux significations : tendre l’oreille ou obéir. Benoît ne manque pas d’établir cette relation. REGLE CH. 5 Le premier degré de l'humilité est l'obéissance sans délai. Elle convient à ceux qui n'ont rien de plus cher que le Christ. [...] dès qu'un ordre leur est donné par un supérieur, ils l'exécutent comme s'il s'agissait d'un ordre de Dieu, sans souffrir le moindre retard. Le Seigneur dit à leur sujet : Dés qu'il m'a entendu, il m'a obéi. [...] Comme en un clin d'oeil, avec la rapidité qu'inspire la crainte de Dieu, les deux choses se réalisent quasiment ensemble : parole du maître et parfaite exécution du disciple. Benoît souligne la promptitude de l’obéissance, mais ce qui suscite l’obéissance c’est la foi : l’amour du Christ est premier, il soutient tout. L’ordre du supérieur et la volonté de Dieu sont situés à leur juste place ; la parole du supérieur est l’occasion que la foi du disciple saisit pour obéir à Dieu, pour montrer à Dieu le désir qui habite son coeur de ne faire qu’un avec le Christ. Désir d’un vrai chercheur de Dieu chrétien. Sur ce chemin, tout événement peut être occasion pour la foi ; occasion de discerner la volonté de Dieu, mais aussi occasion, peut-être neutre sur le plan religieux (tous ces imprévus qui bousculent nos plans), dont la foi va se servir pour tendre vers Dieu. Nous nous interrogeons souvent sur le sens de ce qui nous arrive, et nous pouvons avoir le sentiment de l’absurdité de certaines situations. Or LE sens n’existe pas, moi seule peux donner UN sens aux événements que je vis ; la foi active se situe à ce niveau : en tout elle cherche Dieu, elle cherche à tâtons... c) Cherche Dieu ! Venons-en à la recherche de Dieu, ce thème capital pour l’expérience spirituelle. À celui qui se présente pour devenir moine, Benoît demande en tout premier lieu « Sil cherche vraiment Dieu ». Mais qu’est-ce que chercher Dieu ? Pour Benoît, chercher Dieu consiste, en un premier temps à se retirer, se cacher aux regards des hommes, comme il l’a fait lui-même dans la grotte de Subiaco. Benoît, nous dit St Grégoire, voulut « plaire à Dieu seul ». Dans la Règle, l’échelle de l’humilité commence avec la prise de conscience du regard de Dieu ; il est si facile de vivre comme si Dieu n’existait pas ! Chercher Dieu c’est « fuir l’oubli ». Il ne s’agit pas de s’établir dans une tension de l’esprit qui serait vite épuisante ; saint Grégoire trouve la formule heureuse quand il dit que Benoît « sous le regard du suprême Témoin, habita avec lui-même ». Chercher Dieu dans l’aventure du voyage intérieur, non dans un repli narcissique, bien au contraire, le risque de la solitude intérieure étant assumé, je peux faire l’expérience fondatrice de l’altérité : le coeur humain est en effet le sanctuaire où demeure le Tout Autre« plus intime que l'intime de moi-même » selon l’expression de saint Augustin, qui avouait aussi : .Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors et c'est là que je te cherchais, ... Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi... Qui oserait dire : cela ne m’arrive jamais ! Intériorité, altérité... il manque encore une dimension à l’expérience de Dieu : la transcendance. L’humilité va l’apporter. Paradoxe ? Saint Benoît a repris de la tradition l’image de l’échelle pour illustrer la progression dans la vie spirituelle, mais il prend la précaution de commencer par dire qu’on ne monte qu’en descendant ! Dieu ne se mérite pas, il n’y a pas de technique pour conquérir la transcendance. « Se tenir sous le regard de Dieu » est le premier échelon : là on ne peut fuir sa propre vérité. L’aventure spirituelle est toujours une dure épreuve de vérité... on se découvre très petit, pauvre, inutile ! Vérité sur soi-même, vérité aussi sur Dieu, découverte étonnée de la prévenance divine : le Seigneur nous précède, il nous cherche avant d’être cherché par nous, il nous cherche pour que nous nous mettions à le chercher ; avec pudeur, Benoît nous partage son expérience de cette prévenance de Dieu quand il écrit : PROLOGUE DE LA REGLE (Dieu déclare) : Avant même que vous m’invoquiez, je dirai Me voici ! Quoi de plus doux que la voix du Seigneur qui nous invite ? Dans les Écritures, la foi qui cherche reconnaît Jésus, aussi la conversion chrétienne n’est pas seulement un changement de mentalité et de comportement, elle est d’abord attachement à quelqu'un, elle est cheminement à la suite du Christ. 2- Suivre le Christ. Les récits d’appel dans les Évangiles en témoignent : pour devenir disciple de Jésus il faut choisir ; pour Benoît il s’agit de Ne rien préférer à l’amour du Christ (ch.4) a) Ne rien préférer à l’amour du Christ. Benoît est animé d’un ardent amour pour le Christ, tout au long de la Règle il est facile de percevoir sa relation permanente au Christ, celle qu’il veut partager avec ses frères. Le Christ est le Roi sous lequel il faut militer, le Maître qui enseigne ses disciples, le Berger qui cherche sa brebis égarée, le Médecin qui guérit les plaies de l’âme, le Père qui aime ses enfants, le Modèle qu’il faut imiter, le Dieu qui aide de sa grâce. Le Christ est tout, le Christ est partout, le Christ est reconnu en tous : les malades en qui on sert le Christ, le visiteur en qui le Christ est accueilli, le supérieur appelé ’abbé’ pour l’honneur et l’amour du Christ, dont il garde la place. Le Christ est l’Unique du Père ; Il doit devenir l’Unique pour nous, le PRÉFÉRÉ, pour lui-même comme le dit si bien un moine célèbre : SAINT ANSELME (1033-1109) « Jésus, toi qui es bon, tu es doux à mes lèvres, doux à mon coeur, doux à mes oreilles. Je ne cherche que toi. Quand bien même aucune récompense ne me serait promise, quand bien même l’enfer et le paradis n’existerait pas, à cause de ta bonté si douce, je m’attacherais à toi ; pour toi-même. » Cette préférence du Christ est affirmée au début de la Règle (ch.4) et à la fin, avec insistance (ch. 72 : ils ne préféreront absolument rien au Christ ) ; et tout le concret de l’existence vient s’inscrire dans cette préférence. Ne serait-ce pas la voie pour réaliser notre être-à-l’image de Dieu ? La préférence du Christ n’est pas simplement un bel idéal... elle se traduit concrètement dans la participation au mystère de sa Pâque. b) Participer à la Pâque du Christ La spiritualité bénédictine est pascale dans sa pratique et dans sa visée PROLOGUE DE LA REGLE : persévérant [...] dans le monastère jusqu'à la mort, nous participerons par la patience aux souffrances du Christ pour être admis à partager son règne. L’ascèse monastique traditionnelle (obéissance, désappropriation, renoncement) est toujours orientée vers le Christ dans le mystère de sa Pâque. Quand Benoît écrit qu’il faut : Se renoncer à soi-même pour suivre le Christ (ch.4), il fait écho à la parole de Jésus dans l’Évangile : Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive (Mc 8,34). À propos de l’humilité et de l’obéissance Benoît dit : REGLE CH.7 Le troisième degré de l'humilité consiste à se soumettre à un supérieur en toute obéissance pour l'amour de Dieu, en imitant le Seigneur dont l'Apôtre dit : Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort. Cette imitation du Christ est-elle réservée à l’ascèse monastique ? Tout effort humain ne peut-il pas trouver son « orientation » pascale de la même manière ? Mais sans le Saint Esprit « nul ne peut dire Jésus est Seigneur » II. ENTRONS DANS LA DYNAMIQUE DE L’ESPRIT. Trois fois Benoît fait mention de l’Esprit Saint dans la vie de son disciple 1- Qu’il entende ce que l'Esprit dit aux Églises (Prologue, cf. Apocalypse) Et que dit-il ? Benoît répond par deux textes scripturaires : PROLOGUE DE LA REGLE : Venez [...] je vous enseignerai la crainte du Seigneur. Courez pendant que vous avez la lumière de la vie... Benoît n’a pas hésité à transformer quelque peu la parole de Jésus dans st Jean : « Marchez » devient « Courez ». Le bénédictin n’est peut-être pas un contemplatif ; ce mot suggère l’immobilité de l’éblouissement devant la Face de Dieu. Le fils de Saint Benoît est plutôt un pèlerin, pas obligatoirement sur les chemins de la terre, Benoît dit même que cela ne serait guère avantageux au moine (ch. 66), mais un pèlerin sur le chemin de la Vie, le chemin qui conduit à Dieu. Ce chemin requiert un équipement PROLOGUE DE LA REGLE Sanglés de la foi et de la pratique des bonnes actions, et, guidés par l'Évangile, allons donc par les voies qu'il nous trace pour être admis à voir celui qui nous a appelés dans son Royaume. Le chemin est étroit, celui qui veut s’y engager doit savoir que c’est par des choses dures et âpres qu’on va à Dieu (ch. 58) ; sur ce chemin, marcher ne suffit pas : on y court ! D’où peut donc venir cet élan ? Du désir spirituel, c'est-à-dire de l’Esprit Saint en nous. 2- L’allégresse du désir spirituel L’Esprit est le Maître intérieur qui inspire la prière ; Benoît est fidèle à l’enseignement de st Paul quand il donne ces conseils à propos de la prière spontanée : REGLE CH. 20 la prière doit être brève et pure, sauf à la prolonger, si l'on est touché par l'inspiration de la grâce divine. Ou encore : REGLE CH. 52 Si un frère veut prier seul dans le secret qu’il entre simplement et qu’il prie, non avec éclat de voix, mais avec larmes et élan du cœur Paradoxalement, c’est à propos de l’ascèse du carême que Benoît parle de la joie de l’Esprit Saint, cette ascèse qui fera « attendre la sainte Pâque avec l’allégresse du désir spirituel. » (Ch.49). Le désir, voilà une notion prise très en compte aujourd'hui ; c’est aussi un grand thème de la littérature spirituelle de tous les temps. Le désir est le propre de la personne humaine ; plus il se tourne vers Dieu, plus le désir grandit. Benoît va jusqu’à parler de la « dilatation du coeur » a) Le coeur se dilate. PROLOGUE DE LA REGLE : À mesure qu'on progresse dans une sainte vie et dans la foi, le coeur se dilate, et c'est avec une indicible douceur d'amour que l'on court dans la voie des commandements de Dieu. Ce n’est pas le chemin qui s’élargit, mais le coeur qui se dilate, devenant de plus en plus capable de voir loin, de prendre la mesure des choses et des événements. Dans les Dialogues de St Grégoire, Benoît, vers la fin de sa vie, voit le monde dans un rayon de lumière : un regard tendu vers Dieu apprécie le monde à sa juste valeur, sans dédain (dans la vision de Benoît le monde est illuminé), sans soumission à ce qui n’est pas Dieu. Dans notre société de consommation nous avons tout à apprendre pour retrouver l’équilibre d’une saine sobriété : ce qu’il faut; et rien de plus, dit saint Benoît à propos de la désappropriation des moines car l’encombrement empêche de grandir. b) Progresser de plus en plus (ch.62) Le dynamisme de l’Esprit ne permet pas de s’installer ; et pourtant les bénédictins font vœu de stabilité. Qu’est-ce à dire ? La stabilité ne s’oppose pas au changement, mais à la fuite ! Demeurer dans une communauté, est une affaire de fidélité (comme la fidélité conjugale ! avec le même fondement : la fidélité de Dieu). Cela demande de l’endurance, de la persévérance : une seule issue reste ouverte, celle du progrès. L’occasion que Benoît saisit pour le dire est fortuite : l’ordination des prêtres pour le service de la communauté. Benoît reconnaît et honore le ministère du prêtre, cependant sa spiritualité peut être qualifiée de laïque : la croissance spirituelle est le fruit de l’obéissance ! Elle est donc ouverte à tous, personne n’a un avantage sur les autres au titre de sa fonction ou de son état de vie ; Benoît dit même qu’un moine peut mentir publiquement à Dieu par son aspect extérieur (l’habit ne fait pas le moine, dira la sagesse populaire...). Tout état de vie trouve son sens quand il permet de progresser vers Dieu ; le moyen, nous l’avons déjà rencontré, c’est l’obéissance de la foi. À chacun est laissé le soin de l’essayer ! Et chacun reçoit aussi la promesse de parvenir au but. 3- Tu parviendras C’est le dernier mot de la Règle ! mais il se rencontre déjà à la fin de l’enseignement spirituel, avant que la Règle passe à l’organisation pratique de la vie communautaire REGLE CH 7 Ayant gravi tous (les) degrés de l'humilité, le moine parviendra bientôt à cet amour de Dieu, qui, devenu parfait, chasse la crainte. Grâce à cet amour, tout ce qu'auparavant il observait non sans crainte, il l'accomplira sans peine, comme naturellement et par habitude, [...] par amour du Christ, [...] Voilà ce que, dès lors, le Seigneur daignera manifester par l'Esprit Saint en son ouvrier, purifié de ses vices et péchés. Dieu manifeste dans la vie de celui qui se laisse entièrement conduire par l’Esprit Saint l’œuvre de l’amour. Ici les Pères grecs parleraient tout simplement de divinisation, un auteur latin met davantage en lumière le versant humain de la transfiguration chrétienne. Quand le baptême fait tache d’huile sous l’action de l’Esprit de Pentecôte, Dieu manifeste sa présence active dans la vie d’un pauvre ouvrier, pour la croissance du Corps du Christ. III. QUE TOUT DEVIENNE EUCHARISTIE ! St Benoît parle peu de l’eucharistie, qui n’était peut-être pas quotidienne dans son monastère. Quand il parle de la présence de Dieu dans l’oratoire, c’est au sens large : toute célébration liturgique nous met en présence de Dieu. La spiritualité eucharistique de Benoît est à comprendre au sens paulinien qui ne dissocie pas le corps eucharistique du Christ de son corps ecclésial. Elle se manifeste d’abord par l’entrée dans l’offrande que le Christ fait de lui-même, un moine l’exprime en signant sa charte de profession sur l’autel. 1- Profession monastique et eucharistie Le rituel de profession monastique, toujours en usage depuis St Benoît, tient ensemble trois données : l’offrande de soi que fait le novice, l’autel où le Christ s’offre lui-même, la communauté, témoin d’abord, puis reprenant à son compte l’offrande du novice. (ch.58) C’est dans cette articulation, que je situe toute la profondeur de la spiritualité eucharistique de Benoît. Il a compris que la célébration eucharistique n’a qu’une raison d’être : nous unir au sacrifice du Seigneur ; et qu’un fruit : l’édification de la communauté des frères en Corps ecclésial du Seigneur. Dans une famille, les membres sont unis par les liens du sang ; les chrétiens sont unis entre eux par le lien du Sang du Christ. La vie que le Christ nous donne nous est commune. Et je viens de prononcer quelque chose à quoi saint Benoît tient beaucoup ; ses disciples sont appelés des « cénobites », terme peu courant à vos oreilles sans doute, mais qui est la transcription exacte d’un mot grec signifiant « vie commune ». Les bénédictins ne mènent pas la vie commune d’abord parce qu’ils habitent sous un même toit, partagent la même table et les mêmes activités, mais essentiellement parce qu’ils cherchent à être UN dans le Corps du Christ, unis par la même eucharistie. Dans ce sens-là, un monastère de cénobites chrétiens est une image de l'Église. 2- Un « moine cénobite », qu’est-ce à dire ? Le moine, comme le suggère l’étymologie de son nom (monachos) est un solitaire, un homme qui cherche la solitude pour faire l’unité en lui. Or Benoît, qui a été lui-même ermite, écrit une Règle pour des moines vivant en communauté, des cénobites. Solitude / Communauté. Est-ce conciliable ? Benoît ne semble pas se poser la question en ces termes ; il va directement au coeur de l’expérience spirituelle chrétienne, la participation au mystère même de Dieu. Notre Dieu est Un et Unique, tendre vers Lui unifie. Et notre Dieu est Trinité d’amour, vivre en enfant de Dieu unit à des frères. La vie chrétienne est un passage continuel du singulier à la communion, et la communion donne à la singularité sa plénitude. Le monachisme cénobitique est une réalisation (particulière certes) du mystère ecclésial, qui est toujours un mystère de communion : entre les personnes, dans les familles, dans les communautés, entre les charismes, les services, entre les Églises... L’unité que tous nous cherchons, souvent douloureusement, toujours dans l’effort, avec des conflits à gérer, des échecs à dépasser, des réussites dont on peut rendre grâces, à travers des temps forts et le monotone quotidien, cette unité ne se construit qu’à partir des différences reconnues, respectées, autant que possible mises en valeur (mais il vaut mieux chercher à valoriser celles des autres que les siennes...). Voilà ce que saint Benoît résume dans un magnifique chapitre « sur le bon zèle », qui peut être une charte applicable dans toute communauté chrétienne : REGLE CH.72 Qu’ils se préviennent d’honneur les uns les autres ; qu’ils supportent entre eux avec une grande patience leurs infirmités physiques ou morales ; qu’ils s’obéissent à l’envie ; que nul ne recherche ce qu’il juge lui être utile, mais plutôt ce qui l’est à autrui ; qu’ils se rendent le tribut d’un chaste amour ; qu’ils aient pour Dieu une crainte d’amour ; qu’ils ne préfèrent absolument rien au Christ ! 3- Et l’Oeuvre de Dieu ? Je n’ai pas encore parlé de la liturgie... C’est pourtant le lieu où l’on peut être sûr de rencontrer une communauté monastique bénédictine ! Pas seulement la rencontrer, la rejoindre pour faire grandir avec elle le Corps du Christ en prière pour le monde. À condition de renoncer à l’étrange distinction entre prière personnelle et prière communautaire : toute prière est personnelle ou n’est pas, et toute prière est communautaire car elle est unie à celle des autres priants dans l’unique Grand Priant. Je citerai ici un bénédictin du IXe siècle, commentant le Notre Père PASCHASE RADBERT (790-865) « Toutes les fois que l’un d’entre nous, même à l’écart des autres et caché dans les lieux les plus secrets, invoquera Dieu le Père, qu’il sache bien que le don d’une si grande dignité n’est pas fait à chacun isolément, mais à tous communément » La prière toutefois peut être secrète ou liturgique, et les deux entretiennent un rapport. La prière liturgique est essentiellement psalmique. Le Christ a prié les psaumes, ces cris d’hommes ; par cette prière, il est entré dans toute situation humaine pour sauver les hommes quelle que soit leur situation, c’est pourquoi la prière des psaumes conduit à l’eucharistie célébration du salut. Quand nous prions les psaumes ensemble, en choeurs alternés, le Christ est présent (« quand deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux »), c’est lui le grand intercesseur pour les hommes de ce temps; et chaque membre, chaque communauté de l'Église en prière peut dire « ce n’est plus moi qui prie c’est le Christ qui prie en moi ». La prière secrète, est peu à peu modelée par l’expérience liturgique, qu’elle vivifie à son tour ; prière secrète, prière liturgique alternent dans un équilibre qui n’est jamais acquis; la journée monastique est d’ailleurs rythmée de telle sorte que toutes les activités s’équilibrent. Ceux qui ne vivent pas dans un monastère peuvent envier cet équilibre... Un monastère n’est ni un paradis ni même un modèle ; c’est le but poursuivi qui compte et quel est-il ? Que tout devienne eucharistie, bénédiction pour la terre et gloire pour Dieu. Quand le coeur s’élargit, sous le souffle de l’Esprit de Dieu, il accueille avec une parole bonne tous ceux qui se présentent, il est artisan de réconciliation et de paix, il est présence du Christ au milieu de ses frères, enfants d’un même Père. CONCLUSION J’aimerais prendre pour conclure, la parabole de l’arbre que nous aimons utiliser dans ma communauté pour essayer de dire comment nous comprenons notre place dans le mystère de l'Église ; cette parabole peut aussi dire la spiritualité bénédictine dans sa dimension accessible à tout chrétien. L’Église est un arbre où tous les oiseaux du ciel peuvent venir se nicher ; cet arbre a des racines, invisibles mais qui lui appartiennent. Toute la sève circule des racines jusqu’à la pointe des feuilles, sève qui resplendit dans les fleurs, et se laisse savourer dans les fruits. Dans la parabole de l’arbre, je placerais la spiritualité bénédictine dans le travail lent et obscur des racines. L’essentiel est que l’arbre produise des fruits, tout l’arbre y travaille, les fruits sont ceux de l’arbre, et non de telle ou telle branche... Ces fruits, l’arbre n’en goûtera pas, mais il les offre à tout passant. Notre temps troublé, notre monde en recherche inquiète - qui ressemble par plus d’un trait au monde où vivait Benoît - attend ces fruits à goût d’Évangile... Peut-être pensons-nous traverser une période hivernale, alors le rôle des racines n’est-il pas de saison ? Si nous nous y mettions tous ensemble en attendant le printemps ? |